lundi 7 décembre 2009

Denis Marquet - Pouvoir de la vie, puissance de la vie


Nous vivons au siècle de la volonté. Qu’est-ce que vouloir ? D’abord, se faire une idée de ce qui doit être. Ensuite, agir pour la réaliser. Vouloir : le mental s’oppose au réel pour s’imposer à lui. La volonté, c’est la pensée qui veut le pouvoir sur la vie.
Ce mode de fonctionnement est, à l’époque moderne, une telle évidence culturelle qu’il semble à l’être humain sa nature même. Mais nous rend-il heureux ? Tant que nous n’avons pas ce que nous voulons, par définition nous ne sommes pas heureux. Ainsi beaucoup d’entre nous vivent-ils en état de perpétuelle tension (donc de souffrance), orientés vers leurs Graals personnels qui sont autant de bonheurs pour demain. Mais lorsque tous les objectifs sont atteints, est-on pour autant heureux ? Dans ce retrait de la tension, on le sait bien, c’est la dépression qui guette. On y échappe soit en se donnant aussi vite que possible de nouveaux objectifs, soit en essayant de se convaincre qu’on est heureux (puisqu’on a tout pour l’être) tout en réprimant le mal-être qui nous hante - et l’industrie pharmaceutique nous offre pour cela une aide lucrative...

Pourquoi cette absurdité existentielle ? Parce que la sacrosainte volonté des modernes se moque éperdument du bonheur. Que cherche-t-elle ? Nietzsche et Heidegger l’ont bien diagnostiqué : le pouvoir, exclusivement. Plier la vie à l’idée qu’on s’en fait.
Or, notre idée du bonheur ne peut nous rendre heureux. D’abord parce qu’elle nous représente toujours le bonheur dans l’avenir, et entretient la croyance qu’il nous est impossible d’être heureux maintenant. Ensuite, parce qu’elle est en réalité fondée sur nos manques. Si notre pensée nous représente des buts à atteindre, c’est pour nous détourner de notre souffrance intérieure ; si elle veut le pouvoir, c’est pour nous protéger du manque. Mais, celui-ci étant en nous, aucun objet extérieur ne nous permettra jamais de le combler.
Cherchant à obtenir l’amour qui m’a manqué, je me dirigerai forcément vers des personnes semblables à celles qui n’ont pas pu me le donner ! De même, j’aurai besoin de toujours plus d’argent puisque celui-ci me renverra perpétuellement au manque de sécurité dont il a pour charge de me protéger.
Ainsi nous épuisons-nous dans une quête compulsive qui nous enferme dans notre souffrance. Enfin, notre idée du bonheur ne nous rendra jamais heureux, tout simplement parce que c’est une idée. Or, la vie ne se laisse pas enfermer dans une idée : elle résiste ! À poursuivre notre conception du bonheur, nous entrons en combat contre la vie.

Passant notre temps à tenter d’éviter ce qui ne cadre pas avec notre chère idée et à provoquer ce qui y correspond, nous menons contre les événements, les autres et nos états intérieurs une guerre perdue d’avance : la vie aura le dernier mot, puisque nous mourrons.

La clé pour être heureux : elle est double. Abandonner toute idée du bonheur. Renoncer au pouvoir sur ma propre vie. Ne prétendant plus savoir ce que les choses doivent être pour que je sois heureux, j’autorise la vie à me surprendre. Ne vivant plus en fonction d’une idée, je quitte la prison du mental et retrouve la saveur de mon corps et de mes ressentis. Cessant de prétendre imprimer ma volonté au cours des choses, je me détends et goûte un bien-être qui ne dépend de rien. Parfois, le destin détruit notre idée du bonheur et nous désespère de l’atteindre.

Et si c’était pour nous mener à la vraie félicité : le oui amoureux à la puissance de la vie, qui permet à celle-ci de s’exprimer librement à travers notre existence ?


Denis Marquet - Chronique Nouvelles Clés